Mandat unique : une conviction de long terme...
Le billet de Grégor d'avril 2009
Un élu payé à temps plein par les citoyens doit exercer sa fonction à temps plein. C'est ma conviction depuis de longues années. Ce genre de question n'est pas la plus importante au regard des régressions sociales, environnementales et démocratiques auxquelles nous devons faire face. Mais puisque certains sous-entendent que mes convictions seraient de circonstance, justifiées par des raisons locales ou nées dans un studio de RTL-TVI, un petit rappel de ce que j'écrivais il y a huit ans est utile... :-)
Je suis convaincu que le rapport de force défavorable aux progressistes demande aux élus de gauche d'exercer leurs mandats (rémunérés à temps plein) à... plein temps. C'est ce que je fais à titre personnel en ne restant inscrit au Barreau de Bruxelles que pour m'impliquer dans les causes gratuites pour lesquelles je m'engage avec le Cabinet d'Avocats du Quartier des Libertés. Le reste du temps je travaille à (nettement plus que) plein temps pour les citoyens qui me rémunèrent. Si j'étais élu au Parlement régional, je resterais impliqué à Forest comme Conseiller communal (60 euros bruts par mois) mais je laisserais mon mandat d'échevin pour m'investir à 100 % dans ma fonction parlementaire.
Mes convictions ne remontent donc pas à ma récente interview sur RTL-TVI que vous pouvez voir ici :
Je les défendais déjà dans chacun de mes trois livres : Changeurs de Monde (2002), Chaud Devant ! Construire une gauche offensive (2006) et Lettre à mon Parti (2008).
Quelques extraits ici :
Extrait de Changeurs de Monde (2002, réédité en 2004), p.59 :
"Changeurs de Monde cherchent élu à plein temps
L’élu, le membre de la-chambre-des-représentants, doit évidemment au minimum emplir tout l’espace et tout le temps qui lui a été conféré. Et attention parce que ce petit minimum là, celui qui nous permet de maintenir la démocratie en l’état et l’Etat en démocratie est déjà une technique défensive très loin, par nos politiciens, d’être maîtrisée et comprise ! Ce n’est pas si simple « d’emplir tout l’espace et tout le temps du mandat conféré ». Le strict minimum serait par exemple de refuser le moindre cumul des mandats rémunérés à plein temps. On en est loin. On sait pourtant comme il est compliqué d’assumer la complexité de ces mandats-là, comme il est nécessaire de disposer de la totalité de ses journées. Mais ils sont nombreux à se moquer royalement de leurs électeurs. A nous de nous faire respecter au prochain tour, à nous d’accorder notre confiance à ceux qui s’y consacreront à plein temps plutôt que d’assouvir leur volonté de puissance et de rémunérations. C’est le minimum minimorum."
Extrait de Chaud devant ! Construire une gauche offensive (2006), p.100 :
"Tactiques politiques
Et répétons-le puisque cette évidence n’est pas encore universelle : en refusant toute forme de cumul de mandat. Rien ne justifie qu’un élu qui a reçu un mandat pour lequel il est rémunéré par un salaire à plein temps n’y consacre pas l’intégralité de son horaire. Le travail politique est infini. Il demande de s’y consacrer 7 jours sur 7 puisque la semaine est souvent consacrée au mandat et le week-end à la rencontre des citoyens. Tant que les politiques n’auront pas inventé la semaine de 14 jours, le double mandat sera injustifiable. Et il nourrira la méfiance citoyenne.
(Long Extrait) de Lettre à mon Parti (2008), pp. 23 à 32 :
"Faiblesse de nos cumuls
Rien n’est à nous, Lucilius, seul le temps nous appartient : c’est l’unique bien dont la Nature nous ait doté, bien fugitif et incertain dont le caprice du premier venu peut nous déposséder. Mais telle est la folie des hommes : les choses les plus insignifiantes et les plus méprisables, celles dont on peut facilement réparer la perte, sont une dette que l’on reconnaît volontiers lorsqu’on les a obtenues ; mais on ne croit rien devoir quand le temps nous est offert, alors qu’il est la seule obligation que même le plus reconnaissant des hommes ne saurait acquitter.
Sénèque, Lettres à Lucilius
Camarades,
Si le rapport de force nous est tellement défavorable, l’exigence d’efficacité à gauche en général et au PS en particulier est d’autant plus grande. Alors traitons d’emblée d’un vrai tabou, d’un vrai point faible : notre pratique récurrente du cumul de mandats. Certes, le parti socialiste n’est pas le seul concerné. Cela ne change pas le problème. Oui, nos cumuls de mandats affaiblissent le PS. Comprenons-nous bien. Il n’est pas question ici de pureté. On le sait, la recherche de pureté produit le plus souvent le pire, en particulier dans l’exercice du pouvoir. Il ne s’agit pas non plus de faire la leçon à qui que ce soit. Non, l’objectif est d’analyser en toute sérénité les avantages et les inconvénients de cette pratique en termes d’efficacité. Les cumuls de mandats nous rendent-ils plus crédibles ? Plus efficaces dans notre travail pour la construction d’un monde plus juste ? Plus solides dans notre défense des plus faibles ? Plus convaincants et donc plus forts dans nos combats électoraux ? Si la réponse est oui, il nous faut évidemment continuer à autoriser les cumuls. Mieux, il nous faut les promouvoir. Mais si la réponse est non…
Passons en revue les arguments les plus souvent développés dans ce débat[1]. Vous l’aurez compris, je fais partie de ceux qui défendent le « mandat unique ». Cette revue des arguments en présence sera donc nécessairement subjective. Tant mieux. Après tout, l’ensemble de cet ouvrage ne vise qu’à contribuer au débat. Je laisserai donc aux promoteurs des cumuls – je parle de ceux qui les défendent pour des raisons objectives d’intérêt collectif, car il y en a – le soin de procéder à leur propre revue des pour et des contre. Et que joue le débat démocratique…
Nuances
Le parti socialiste devrait se prononcer pour le mandat unique. Un mot sur la formule d’abord. L’expression est préférable pour plusieurs raisons à celle de l’interdiction du cumul de mandats. Elle porte en elle-même un message fort et clair – un élu : un mandat – qui mène immédiatement le débat sur le plan, recherché, de l’efficacité, plutôt que sur celui du jugement moral. Elle autorise aussi la nuance. Lorsque l’on vise l’interdiction du cumul, tout contrevenant est déjà perçu comme coupable, obligé de se justifier avant même d’avoir pu faire valoir les caractéristiques d’un cas particulier. A l’inverse, si ce qui est recherché est l’efficacité du mandat unique, il n’est pas interdit de penser que les événements politiques ou la personnalité de l’un ou l’autre mandataire puissent, au cas par cas et à titre temporaire, autoriser une dérogation dûment motivée à la règle du mandat unique. Enfin, même si l’on reconnaîtra qu’il est toujours plus aisé de mobiliser contre que pour, l’histoire nous enseigne que les mobilisations négatives portent le plus souvent en elles-mêmes le germe des excès insignifiants[2].
Se pose aussi en préambule la question de la compatibilité des mandats publics à temps plein avec celle des mandats privés ? Un bourgmestre ou un parlementaire rémunéré à temps plein est-il légitime à poursuivre l’exercice de sa profession privée ? N’esquivons pas. Non, cela ne semble pas légitime. Rémunéré à temps plein, l’élu devrait utiliser un temps plein au service de son mandat. Mais il convient alors de souligner les risques d’effets pervers d’une règle d’interdiction radicale de cumul de mandat public avec l’exercice d’une profession privée. Le danger existe dans ce cas de voir l’accès à la politique réservé à ceux qui disposeront des moyens nécessaires pour pouvoir faire face au risque de non ré-élection. Si la démocratie va jusque-là, il lui faudra prévoir d’autres mesures, comme par exemple celle d’une période de préavis rémunéré à l’issue des mandats permettant à l’ancien mandataire de disposer d’un délai suffisant pour pouvoir récupérer son revenu professionnel.
Enfin, il faut le mentionner, le problème des cumuls de mandats ne se pose pas qu’au monde public. Le problème est certes moins visible, mais il est probablement plus aigu encore dans le secteur privé. Oui, il serait de bon ton que quelques dirigeants d’entreprises et autres administrateurs multiples rendent eux aussi des comptes. Les cumuls au sein des conseils d’administration sont évidemment une conséquence directe de notre société d’accumulation. Cette question serait seulement privée ? Bien sûr que non. Lorsque les administrateurs ont les yeux plus grands que le ventre, lorsqu’ils commettent des erreurs, lorsqu’ils laissent passer les fautes sans réagir, ce sont les travailleurs qui en subissent les conséquences et nos ressources communes qui épongent.
Proposition
Quelle est la proposition ? On le sait, en effet, en matière de fonctionnement des institutions démocratiques, le diable se cache dans les détails. La proposition est la suivante : chaque fois que le système démocratique alloue à un mandat public une rémunération équivalente à un temps plein, il faut en conclure que la charge de travail au service des citoyens qui rémunèrent l’élu grâce à leurs contributions est considérée comme assez lourde pour que celui-ci dispose… de tout son temps à cet effet. Le titulaire de ce mandat devrait donc exercer celui-ci à temps plein. Surtout, nous le verrons, s’il est socialiste.
Les grincheux objecteront immédiatement qu’il est dès lors nécessaire de définir quel niveau de revenus doit être considéré comme celui d’un temps plein. Nous en conviendrons. Comme nous conviendrons de ce que, lorsque cet exercice sera devenu le dernier obstacle à la mise en vigueur de la règle, nous aurons accompli l’essentiel du chemin de la persuasion… L’obstacle devrait donc être raisonnablement franchi. Entre le montant d’une allocation de chômage à temps plein et celui du salaire d’un ministre socialiste à temps plein, il devrait être possible de trouver une voie moyenne…
Il est parfois des lapalissades que l’on se surprend à devoir encore énoncer. Dans ce débat-ci, il y a donc la suivante. Un responsable public, titulaire d’un mandat électif à temps plein ou d’une responsabilité de fonctionnaire à temps plein, ne devrait être rémunéré qu’une seule fois pour assumer la charge à temps plein qui lui est confiée. S’il cumule deux fonctions, et deux revenus, il y a deux hypothèses. Première hypothèse : il assume très bien le cumul des deux charges. Cela implique que le système démocratique s’est trompé dans son évaluation de la quantité de travail. La tâche est plus légère que prévu. L’argent des citoyens est donc mal dépensé. Deuxième hypothèse : le système démocratique ne s’est pas trompé quant à la charge de travail. La tâche requiert bien deux personnes. Le mandataire assume mal l’une, voir même les deux, de ses responsabilités. L’argent des citoyens est donc mal dépensé.
Concrètement, où nous mène donc cette proposition de mandat unique ? A la situation suivante : les bourgmestres socialistes, présidents de CPAS et échevins socialistes exercent un seul mandat public, pour autant qu’ils exercent leur mandat dans des communes de taille suffisamment importante pour être rémunérés à temps plein. Les députés régionaux et fédéraux, les sénateurs et les députés européens socialistes sont concentrés à temps plein sur leur charge parlementaire. Au PS, chacune des fonctions énumérées ci-dessus devient incompatible avec l’exercice de l’une des autres. Les fonctionnaires publics se mettent en congé de l’administration le temps de l’exercice de leur éventuel mandat public. Enfin, parce que la politique est l’art du possible et que le caractère absolu d’une règle est le plus souvent ce qui contribue à la délégitimer, un droit de recours est instauré pour permettre d’accorder, au cas par cas et à titre exceptionnel, une dérogation temporaire aux mandataires pouvant justifier de circonstances… exceptionnelles (période courte séparant une élection et la fin d’un mandat précédent, exception historique, dossier sur le point d’être conclu, etc.).
Quels seraient alors les avantages et les inconvénients d’une telle formule ? Passons les arguments en revue.
Pour la poursuite du cumul des mandats
La justification la plus communément utilisée pour s’opposer au mandat unique est celle de la nécessité de pouvoir offrir une bonne courroie de transmission entre les différents niveaux de pouvoir. Typiquement, le prototype du « député-bourgmestre » serait la garantie de ce que l’information remonte bien du terrain. Il s’agirait de la meilleure manière de voir les spécificités du niveau local prises en compte. Une bonne manière aussi d’introduire un peu de bon sens dans nos Parlements. Dans cette vision des choses, les parlementaires sont vus, sans jeu de mots, comme des penseurs en chambre alors que l’élu local, le municipaliste, lui, connaît les contraintes du terrain.
L’argument est audible. Sauf qu’il postule que la seule manière de faire transiter l’information depuis le terrain jusqu’au Parlement est de permettre à l’élu de communiquer… avec lui-même. Cette conception individualiste de l’exercice de son mandat semble bien être une conception de droite. Cette vision des choses renonce d’emblée à la meilleure efficacité du travail collectif. Elle se base sur l’idée qu’un élu seul, exerçant disons son mandat de député à mi-temps et son mandat de bourgmestre à mi-temps, est pour le même prix plus efficace que deux élus d’un même parti qui se consacrent chacun à temps plein à leur fonction tout en utilisant une fraction de ce temps à une concertation étroite avec … l’autre élu du même parti.
Enoncé sous forme de théorème, cela donnerait ceci : « Le gain d’efficacité obtenu grâce à la plus rapide transmission de l’information entre l’élu qui cumule et lui-même, plutôt qu’entre deux élus au mandat unique, est supérieur au gain d’efficacité obtenu grâce à l’ajout du travail d’un élu à temps plein. » On peut légitimement en douter. On pourrait même aller jusqu’à penser que cette construction intellectuelle vise en fait une seule chose : tenter de légitimer la concentration des pouvoirs dans une seule main (et en partie des revenus puisque la loi limite ceux-ci à une fois et demi le salaire d’un député), concentration évidemment non justifiée par le principe d’efficacité mais dictée en réalité par d’autres impératifs, ceux de la lutte pour le pouvoir, la lutte des places.
On peut par ailleurs objecter à cet argument qu’il semble totalement nier le rôle des partis politiques dans le fonctionnement de notre démocratie. N’est-ce pas précisément la fonction des partis d’être la courroie de transmission entre les élus d’un même parti mais de niveaux de pouvoir différents, entre les élus et le terrain local, entre les élus et les organisations intermédiaires (partenaires sociaux, syndicats, organisations patronales, mutuelles, associations), enfin, surtout, entre les élus et… les citoyens ?
Et puis si la présence locale est tellement cruciale pour la connaissance du terrain, rien n’empêche le mandataire de garder un mandat de terrain, celui de conseiller communal par exemple, un mandat essentiellement bénévole puisque indemnisé par quelques dizaines d’euros par mois, mais qui permet de rester impliqué dans les réalités locales.
Certes, du point de vue particulier des communes, il est évident qu’envoyer un élu local au Parlement ou à la capitale peut présenter quelques avantages. Comme de permettre aux subsides venus d’en haut de trouver plus facilement le chemin d’en bas. Mais cette médaille locale a évidemment son revers régional ou fédéral : celui d’assemblées parlementaires composées d’une addition d’intérêts particuliers, locaux ou sous-régionaux, plutôt que soucieuses de l’intérêt réellement général. Et si le but avoué est celui-là, le résultat obtenu serait plutôt celui du NIMBY (Not in my backyard !) pour les nuisances et du YIMBY (Yes, in my backyard !) pour les investissements et les subsides… Un effet qui renforce simplement la tendance naturelle des élus à pratiquer le donnant-donnant "sous-paroissial" et, partant, à bloquer un peu plus les assemblées parlementaires. L’argument du cumul au service du relais local est donc irrecevable. Il semble au contraire nous donner quelques raisons de plus de préférer le mandat unique.
Les arguments en faveur du mandat unique, par contre, sont légion.
Pour le mandat unique
Pour le mandat unique : le fait que celui-ci constitue la seule réponse réaliste à la complexification de notre société. Les mandats à assumer sont de plus en plus complexes. Parce que les dossiers deviennent chaque jour plus techniques et demandent donc un certain niveau de spécialisation mais aussi parce que la gauche doit se montrer de plus en plus créative face au capitalisme pour identifier de nouveaux leviers, de nouveaux moyens d’agir, de nouveaux interstices. S’il est vrai que la gauche, et le PS en particulier, est par la force des choses de plus en plus souvent placée en position défensive, cela implique que nos élus doivent aussi de plus en plus souvent aller chercher des alliés. Les alliances ne se décrètent pas. Elles se cultivent. Elles demandent le temps de la rencontre, du dialogue, du débat, parfois de la confrontation. Et si le fossé qui grandit progressivement entre le PS et les syndicats venait aussi du manque de temps consacré à l’écoute et à l’échange ? Clairement, en ce début de 21e siècle, un mandataire de gauche qui veut se donner quelques chances d’avoir un impact doit pouvoir se consacrer à temps plein à son mandat. Parmi nos élus, ceux qui s’investissent vraiment le disent tous : les sept jours de la semaine ne suffisent jamais. Comment pourraient-ils alors suffire pour assumer plusieurs mandats de front ?
Pour le mandat unique : la simple bonne gestion des ressources humaines à l’intérieur du parti. Qui oserait affirmer, que dans un parti qui compte près de 90 000 membres, il ne se trouve pas assez de talents ou d’intelligences pour assumer chacun des mandats que les électeurs nous font l’honneur de nous confier ? L’argument serait risible. Au contraire, si le parti socialiste veut utiliser correctement ses ressources humaines, il est de son intérêt de multiplier les élus au travail. Le mandat unique n’a pas seulement un impact de meilleure efficacité pour chaque mandat pris isolément, il augmente également notre force de frappe collective. Il génère un effet multiplicateur.
Pour le mandat unique : son efficacité électorale. Le mandat unique dégagera inévitablement du temps que les élus mettront utilement à profit pour rencontrer leurs électeurs. Mais il ne s’agit pas seulement d’une question quantitative. Il s’agit aussi, nous disent les psychologues sociaux, d’une question de cohérence et donc de sincérité, de sincérité et donc de charisme, de charisme et donc de capacité de persuasion…
Les nouveaux moyens de communication ont apporté un changement radical, copernicien, dans l’accès des élus aux électeurs. Désormais, surtout grâce à Internet, ce sont les électeurs qui accèdent aux élus ! Il ne s’agit donc plus de faire la différence, en campagne électorale, grâce à sa résistance physique, grâce à sa capacité à enfiler le plus grand nombre possible de meetings auxquels de toute façon ne participent que les citoyens qui savent déjà pour qui ils voteront. Il ne s’agit plus de « bien résister au levé de coude ». Aujourd’hui, un seul moment de fatigue, un seul dérapage verbal, un seul casse-toi pauvre con et tout se retrouve sur le Net pour être vu en boucle et à répétition par les citoyens internautes.
Désormais, comme l’a démontré le New York Times dans ses analyses fouillées relatives aux primaires démocrates et républicaines 2008, les citoyens n’aiment rien tant que d’accéder en direct à la source de l’information, aux images de ce qui s’est réellement dit et passé. Voyez le succès foudroyant des vidéos amateur ou des prises de vue en off sur YouTube. Les citoyens veulent voir le candidat démocrate quand il est lui-même. Ils veulent voir le président de la république « au naturel », quand il ne sait pas qu’il est filmé. Ils boycottent les mises en scène, les commentaires et autres éditoriaux de ces experts auxquels ils ne font guère confiance.
Alors où cela nous mène-t-il ? A ceci. L’intelligence collective des citoyens est bien supérieure à ce que quelques professionnels de la politique clientéliste ont la mauvaise habitude de penser. Aujourd’hui, la capacité de convaincre est intimement liée à la sincérité de l’élu ou du candidat. Les conseillers en communication le savent. Les psychologues sociaux l’ont démontré. S’il y a un facteur déterminant le charisme, et donc la capacité de persuasion, c’est celui de la sérénité qu’apporte la cohérence avec ses valeurs. Voilà qui nous ramène à la question du mandat unique.
Car comment être un élu socialiste, connaître la faiblesse, au moins conjoncturelle, de la gauche et se promener sereinement au milieu des électeurs en leur expliquant que nos cumuls de mandats améliorent notre efficacité au service de ceux que nous revendiquons protéger ? Comment être un élu socialiste, connaître la puissance, au moins conjoncturelle, du capitalisme global et expliquer sincèrement aux travailleuses sur siège éjectable, aux ex-travailleurs licenciés, aux chômeurs contrôlés, aux allocataires sociaux, que, si, si, assumer une double charge, une charge prévue pour deux temps plein, est la meilleure façon de les aider à résoudre leur difficultés. On le sait maintenant, la Komsomolskaya Pravda l’a avoué : Alexey Stakhanov avait triché. Son record de productivité était un instrument de propagande. En réalité, son exploit était le fruit d’un travail collectif. « Il » étaient trois. Chacun des trois à temps plein.
Le cumul ne peut être assumé par la gauche avec sincérité. Il n’autorise pas de discours de vérité. Il ne peut qu’introduire la suspicion. Illustration. Je suis échevin du travail. Il y a presque 5000 demandeurs d’emploi dans ma commune de Forest. Certains quartiers frôlent les 50 % de chômage. Je n’ai pas de solution magique. Il me reste la sincérité. Il me reste la sincérité qui découle de ce que je fais le maximum pour créer un contexte favorable à ceux qui veulent entreprendre, pour multiplier les formations professionnelles, créer des emplois de qualité pour personnes peu qualifiées, soutenir les chercheurs d’emploi qui envisagent de créer leur propre activité. Ce ne sera, clairement, jamais assez. Mais je fais le maximum. Or en matière de maximum, on peut biaiser avec beaucoup de choses, sa santé et ses heures de sommeil, mais pas avec le temps. J’ai besoin de mon temps plein puisqu’il sera toujours insuffisant. Comment pourrais-je regarder dans les yeux ces chercheurs d’emploi, mères et pères de famille, qui pleurent de rage dans mon bureau, s’il ne me restait ce réconfort-là : je fais tout ce que je peux. J’emplis l’intégralité du temps que les électeurs mettent à ma disposition.
Le raisonnement vaut évidemment pour toutes les matières, pour toutes les responsabilités que la démocratie nous fait l’honneur de nous confier. Nos temps plein ne suffiront pas à résoudre toutes les questions de sécurité. Notre travail full time ne produira pas assez de logements pour tous. Comment en faire de trop pour soutenir les petits indépendants qui tentent de lancer leur activité ? Comment considérer que les 600 à 700 minutes d’une journée de travail d’échevin sont excessives pour améliorer les performances du CPAS, du service de prévention, de celui de l’urbanisme, des finances ou du développement durable ?
Alors, oui, si nous étions de droite, si nous défendions le chacun pour soi au service de l’accumulation, il pourrait exister une cohérence à promouvoir le cumul des mandats. Quand la conception que l’on a d’une bonne société est celle de la recherche individuelle de l’accumulation et d’une main en effet invisible qui se charge du reste, il peut être cohérent de souscrire à l’accumulation des mandats. Mais si l’on est de gauche… Comment convaincre nos électeurs en leur expliquant que nous touchons deux revenus pour assurer deux fonctions à moitié ? Certes les revenus des élus qui cumulent sont limités à 150 % du salaire d’un député. Par respect, nous éviterons l’indécence de comparer ces revenus avec ceux des allocataires sociaux et des chercheurs d’emploi.
Le mandat unique a le bénéfice de la clarté : chaque élu fait tout ce qu’il peut pour remplir sa mission. L’élu ne peut pas tout mais il est cohérent avec le projet qu’il défend. Il est cohérent. Il est sincère. Il est convainquant. Quelle autre manière de démontrer aux électeurs que nous sommes bien engagés en politique pour les servir plutôt que pour nous servir ?
Pour le mandat unique : il reste une bonne raison de promouvoir le mandat unique. L’une des conséquences souhaitées de nos victoires électorales, est d’être devenu un vrai parti de gouvernement. Cela nous donne beaucoup de force ! Cela nous handicape aussi. Nos forces vives sont aspirées par la gestion et les responsabilités. Il arrive parfois que nos élus, ou certains membres de nos cabinets ministériels, pris par l’urgence du quotidien, finissent par se déconnecter de notre programme, des gens que nous sommes là pour protéger, des militants avec lesquels nous voulons changer le monde. Le mandat unique ne serait qu’une réponse partielle, mais il constituerait une réponse tout de même, à cette tendance bien naturelle. Nos élus ont besoin de temps pour rencontrer les citoyens. Ils ont besoin de temps pour pouvoir retrouver le chemin du porte-à-porte. Les journées ne sont pas extensibles. Quelle autre option si ce n’est de moins les remplir ?
Vous l’aurez compris, peut-être même êtes-vous convaincu, peut-être même prendrez-vous une initiative dans ce sens, un positionnement clair du Parti Socialiste en faveur du mandat unique serait bienvenu. Non pas pour des raisons théoriques mais bien pour des raisons d’efficacité de nos élus dans leur travail et d’efficacité électorale. A défaut d’initiative au sommet, nous espérons sincèrement voir les sections locales ou les USC (Unions Socialistes Communales) utiliser leur autonomie statutaire pour mettre en œuvre cette mesure de gauche. Et si cela ne se produit pas ? Il restera leur cohérence à ceux qui se l’appliquent à eux-mêmes. Et si les psychologues sociaux ont raison, beaucoup de charisme ;-).
[1] « Je veux m’excuser ici auprès du lecteur de lui imposer ces pages un peu pénibles à lire. J’ai eu moi-même beaucoup de mal à les écrire. Décortiquer et critiquer le fonctionnement de sa propre famille, alors que l’on veut combattre le camp d’en face, n’a rien d’évident. Mais je suis persuadé que ce travail de compréhension est absolument indispensable si nous ne voulons pas connaître bientôt de nouveaux échecs. Les mêmes causes produisent les mêmes effets, dit-on. Si nous ne changeons pas radicalement nos modes de fonctionnement, le libéralisme a encore de beaux jours devant lui… » Pierre Larrouturou, Le Livre Noir du Libéralisme, Editions du Rocher, 2007.
[2] “L’adversaire, bientôt l’ennemi, enfin, les repoussoirs, deviennent la seule référence, ce par rapport à quoi on se définit (toujours négativement). On est opposé à, contre ceci, anti-cela. On est anti et cela peut suffire à remplir une vie. Combien de définitions sont fondées sur une négation ? Combien ne le sont pas ? Même alternative est une définition négative, une définition qui fait référence au système que l’on réprouve, pas à notre projet. L’opposition se fait spécialité au détriment de toutes les autres actions, en particulier les actions constructives. Il est impossible de sortir des relations de domination de cette façon. Au contraire, on s’y perd en laissant échapper les possibilités d’inverser le cours des choses. (…) D’une façon ou d’une autre la culture du système entre en nous sans que l’on y prenne garde. Chaque nouvelle stimulation envoyée par la domination confirme la dérive. L’opposition devient la raison d’être. On n’est bientôt plus qu’une négation. D’ailleurs on peut souvent se demander si le spectacle offert par la domination, en particulier la lourde insistance des médias commerciaux et partisans, n’est pas pensé et diffusé continûment pour maintenir le sentiment d’urgence, et son stress qui stimule l’attitude d’opposition.” Alain-Claude Galtié, Réapprendre la dynamique alternative, S!lence n°310, mai 2004.
